Extrait du livre "Les animaux parlent"

Le chant du phoque barbu

Quelque part dans le bassin de Foxe, entre Igloolik et l’île Rowley.

Nous sommes encore en compagnie de Pakak. Il arrête le moteur près d’un bloc de banquise. Il nous laisse dériver quelques mètres, puis jette le grappin sur la glace. Le grappin ripe, et s’accroche enfin. Nous voici arrimés. La mer est calme. Penchée sur le bord du canot, Isabelle laisse glisser le câble de l’hydrophone entre ses doigts. La petite capsule noire plonge dans l’eau glaciale. On la perd vite de vue. Cinq mètres, dix mètres… « Prends le casque, me dit Isabelle, écoute… ils sont là. » J’obtempère. Immédiatement parviennent à mes oreilles des chants lancinants. Comme du vent hululant dans les arbres. « twwiouhouhou houhouuûûhouuûûhouuûû… ». Des chants, encore des chants, des chants sans fin. Presque inquiétants. De longues mélodies, d’abord aiguës puis descendant vers le grave, à la fois régulières et modulées en trilles, comme quelqu’un qui perdrait progressivement haleine à souffler et toujours souffler dans un pipeau. Lorsqu’une ligne mélodique se termine, une autre a déjà commencé. Ou plusieurs. Certaines proches et fortes, d’autres comme en écho, au loin. « Ce sont des phoques barbus, me souffle Isabelle, ce que tu entends, c’est le chant des mâles en parade ». Un souvenir jaillit, un vieil Album du Père Castor chez l’une de mes grands-mères, avec un dessin du phoque en train de chanter, tête vers le bas, le corps arqué. Parfois, paraît-il, les hurlements sont si forts qu’on les entendrait même hors de l’eau.

Chapitre

Des oreilles sous l'eau

Bioacoustique sous-marine

chant de phoque barbu

Bassin de Foxe, Nunavut, Canada.

(enregistré par Isabelle Charrier)

Le phoque barbu, Erignatus barbatus de son nom latin, est un solitaire sédentaire, un habitant du grand nord. Quand on le voit, il est généralement allongé sur un bloc de banquise, à attendre que le temps passe. Un gros corps disproportionné par rapport à sa petite tête. Et d’incroyables moustaches ! A l’air, elles sèchent et rebiquent, lui donnant des airs de général d’opérette. Mais dans l’eau, ce peigne imposant se déploie harmonieusement pour sonder le fond à la recherche de crabes et de mollusques. A la saison de reproduction, chaque mâle défend un territoire sous-marin. Isabelle a posé l’hypothèse que le chant des

phoques barbus joue le même rôle que celui des oiseaux : éloigner les intrus. Comment tester cette idée ? Avec des expériences de playback sous-marines, bien sûr ! La méthode est évidemment séduisante, mais ne pas voir ce que le phoque fait sous l’eau rendait l’opération pour le moins incertaine. Nous pouvions uniquement enregistrer une éventuelle réponse vocale des phoques à nos signaux, et observer leur comportement de surface. C’était peu, mais « Tentons-le coup tout de même ! ». Depuis le canot, nous avons plongé notre haut-parleur sous-marin seize fois, dans des points distants de trois bons kilomètres les uns des autres pour être certains de tomber sur des territoires d’individus différents. Presque à chaque fois, les mâles des environs se sont mis à chanter moins souvent en entendant le chant diffusé à partir du haut-parleur. De plus, dans la moitié des expériences, nous avons vu une tête de phoque apparaître à la surface de l’eau près du bateau, comme si le propriétaire du coin venait chercher à repérer en surface l’intrus qu’il n’avait pu voir sous l’eau. Il est certes difficile d’affirmer uniquement à partir de ces expériences que le chant permet au phoque barbu de défendre son territoire. Il n’en reste pas moins que nos playbacks ont modifié leur comportement, en les incitant, semble-t-il, à patrouiller dans leurs eaux territoriales !

Ces expériences soulignent la difficulté rencontrée lors des recherches bioacoustiques en milieu sous-marin. Là, sous l’eau, il est difficile d’observer directement le comportement des animaux. Etudier les communications acoustiques des phoques, baleines, dauphins, poissons, et autres crevettes des fonds marins demande de faire appel à des méthodes particulières, comme placer des capteurs immergés (hydrophones, enregistreurs, GPS…), parfois posés sur le fond, voire directement fixés sur les animaux s’ils sont suffisamment gros. Jusqu’à il y a peu, faute de technologie adaptée, on croyait les fonds marins silencieux. Dans les années 1950, le Commandant Cousteau n’avait-il pas intitulé un documentaire sur les mers et océans Le Monde du Silence ? Or, croyez-moi, c’est tout l’inverse ! Les océans regorgent de bêtes produisant des sons. Dans le second chapitre de ce livre, celui où nous faisions des ronds dans l’eau, nous avons vu que le milieu aquatique est particulièrement propice à la propagation des ondes sonores. Vous avez sûrement encore en tête qu’elles se déplacent très vite. Beaucoup plus vite que dans l’air. Quelque chose comme 1 kilomètre et demi par seconde ! Et qu’elles se déplacent très loin. Le chant de certaines baleines peut être entendu à plusieurs dizaines, voire centaines de kilomètres ! Cette propriété du milieu marin a des conséquences biologiques intéressantes. Par exemple, les récifs coralliens, habités par des myriades de crevettes et de poissons, tout ce monde claquant, grinçant, crissant et grognant, produisent un fond sonore qui sera audible à plusieurs kilomètres. Attirés par ce brouhaha bien particulier, des poissons ou des larves de divers animaux en train de chercher un endroit où poser leurs valises, trouveront bien plus facilement le récif de leurs rêves que s’ils l’avaient cherché au hasard dans l’immensité bleue ! On a même montré que chaque type de récif avait une signature sonore bien à lui, qui varie avec les heures de la journée et les cycles saisonniers. Mais, me demanderez-vous, comment a-t-on pu prouver que des poissons utilisent le bruit des récifs pour s’y rendre ?

© 2020 Nicolas Mathevon

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